Quelque part entre huit et dix ans, les écrans cessent d'être un objet que l'on prête puis que l'on reprend, et deviennent une partie de la vie de votre enfant : un jeu auquel jouent tous ses copains, une chaîne qu'il suit, peut-être un premier téléphone ou une tablette à lui. Avec cela arrivent les disputes quotidiennes au moment d'éteindre et une inquiétude discrète : est-ce que tout cela n'est pas trop ? Vous ne visez pas une enfance sans écrans, mais un enfant qui apprend à les gérer, avec en attendant quelques limites fermes que vous tenez.
Pourquoi cela arrive à cet âge
Les jeux et les plateformes vidéo sont conçus pour retenir leurs utilisateurs. La lecture automatique lance la vidéo suivante avant que votre enfant n'ait décidé de la regarder. Les jeux distribuent des récompenses de façon imprévisible, entretiennent des séries quotidiennes qui pénalisent le jour manqué, et terminent chaque partie par une invitation à en lancer une autre. Les adultes ont du mal à résister à ces mécanismes ; pour un enfant de huit ans, dont le contrôle des impulsions et la notion du temps sont encore à des années de leur maturité, c'est bien plus difficile.
Il existe aussi une attraction sociale qui n'existait pas à cinq ans. Les amitiés passent de plus en plus par des jeux et des vidéos partagés. Être celui qui ne peut pas jouer, ou qui n'a pas vu ce dont tout le monde parle, coûte vraiment quelque chose à votre enfant le lendemain à l'école. C'est pourquoi « tout le monde a le droit » n'est pas seulement une tactique de négociation.
Le vrai coût des écrans, c'est ce qu'ils remplacent. Un enfant de cet âge a besoin de neuf à douze heures de sommeil par nuit, d'au moins soixante minutes d'activité physique par jour, de temps tranquille avec ses amis et sa famille, de lecture, et d'un peu d'ennui tout simple, dans lequel ses propres idées peuvent émerger. Les écrans entrent en concurrence avec tout cela, et surtout avec le sommeil : un appareil dans la chambre, ce sont des couchers plus tardifs, et la lumière comme l'excitation d'un jeu juste avant le coucher retardent l'endormissement.
C'est pour cette raison que l'American Academy of Pediatrics ne donne plus de limite quotidienne unique pour cet âge. Elle recommande plutôt que chaque famille établisse un plan des écrans adapté à sa propre vie, du moment qu'il protège le sommeil, l'activité physique et les moments ensemble sans écran. Le nombre de minutes compte moins que ce que ces minutes remplacent.
Ce qui aide
Rédigez ensemble un plan familial des écrans, et incluez-y les adultes. Asseyez-vous à un moment où personne n'est en pleine dispute et mettez-vous d'accord sur trois choses : quand les écrans sont permis, où, et pour quoi faire. Un plan réaliste pour un enfant de neuf ans pourrait être : les devoirs et les petites tâches d'abord, puis jusqu'à une heure de jeux ou de vidéos les jours d'école et davantage le week-end ou le mercredi après-midi ; les écrans seulement dans les pièces communes ; pas de nouveau jeu ni de nouvelle chaîne sans demander. Écrivez-le et affichez-le sur le frigo. Ajoutez aussi les règles des adultes, comme les téléphones rangés pendant le dîner. Un plan que votre enfant a aidé à écrire est un plan auquel on peut le tenir ; une règle annoncée en pleine dispute ne fait que lancer la suivante.
Protégez les règles non négociables. Quoi que vous négociiez par ailleurs, trois limites méritent d'être tenues sans exception : pas d'appareil dans les chambres la nuit, tout éteint une heure avant le coucher, et pas d'écran à table. Rechargez tous les appareils, le vôtre compris, dans la cuisine. Présentez-les comme des règles de la maison plutôt que comme des punitions : « Les téléphones dorment dans la cuisine, comme celui de Maman. » Ces trois limites protègent davantage le sommeil, les conversations en famille et la sécurité que n'importe quel décompte de minutes.
Fixez la séance avant qu'elle commence, et terminez à un moment naturel. Être arraché à un jeu en pleine partie donne à l'enfant l'impression qu'on détruit son travail, et c'est de là que vient une bonne part de la colère. Fixez la durée à l'avance, prévenez dix minutes avant, puis laissez-le atteindre une vraie pause : « Tu termines ce match et après on éteint », ou « Cet épisode, c'est le dernier. » Si votre enfant arrête à l'heure, soulignez-le à voix haute. Sinon, la conséquence est une séance plus courte le lendemain, annoncée calmement, pas une confiscation.
Jouez et regardez avec lui. Une fois par semaine, demandez à votre enfant de vous apprendre son jeu ou de vous montrer sa chaîne préférée. Vous découvrirez ce que le jeu récompense, si des inconnus peuvent lui écrire, à quoi ressemblent vraiment les vidéos et ce qu'il y aime. Les enfants qui sentent que leurs parents comprennent leur monde en ligne sont bien plus enclins à venir les trouver quand quelque chose tourne mal.
Enseignez les bases de la sécurité comme des règles ordinaires, pas comme des mises en garde. Quatre règles couvrent l'essentiel : ne jamais donner son nom complet, son école, son adresse ou des photos à quelqu'un en ligne ; ne jouer ou discuter qu'avec des personnes qu'on connaît dans la vraie vie ; garder le chat du jeu désactivé ou limité aux amis quand les réglages le permettent ; et prévenir un parent tout de suite si quelque chose semble bizarre, sans punition pour l'avoir dit. Cette dernière clause est la plus importante. Un enfant qui craint de perdre son appareil cachera un problème plutôt que de le signaler. Le contrôle parental, les filtres et les limites de temps sur l'appareil aident, mais ils soutiennent la conversation ; ils ne la remplacent pas.
Ayez des alternatives prêtes, et montrez l'exemple. « Arrête ton jeu » passe mieux quand quelque chose de réel suit : un foot dans le jardin ou au parc, un copain qui vient à la maison, une balade à vélo, un loisir avec une prochaine étape. L'ennui n'est pas une urgence, mais un enfant qui n'a rien de prévu retournera vers l'écran. Vos propres habitudes comptent aussi : si vous faites défiler votre téléphone pendant le dîner ou le consultez en pleine conversation, votre enfant apprend que c'est ce que font les adultes, et le plan perd son autorité.
Ce qu'il vaut mieux éviter
Faire de l'appareil la punition par défaut. Confisquer la tablette pour chaque bêtise sans rapport apprend à votre enfant que les écrans sont ce qu'il y a de plus précieux à la maison et que vous êtes son ennemi. Gardez des conséquences liées à la règle enfreinte.
Utiliser les écrans comme seule récompense. Si chaque bon bulletin et chaque tâche terminée se paie en temps de jeu, le jeu devient le but de tout le reste. Variez les récompenses : choisir le repas, se coucher plus tard le vendredi, un moment avec vous.
Les interdictions soudaines après des mois sans règles. Un enfant qui a eu un accès illimité et qui passe à zéro du jour au lendemain va se battre, et vous finirez probablement par céder, ce qui lui apprend que se battre fonctionne. Expliquez le changement et avancez par étapes sur quelques semaines.
Lire ses messages sans le lui dire. À cet âge, il est raisonnable de connaître les mots de passe de votre enfant et de regarder ce qu'il utilise. Faites-le ouvertement. Une surveillance secrète, une fois découverte, détruit la confiance qui le pousse à vous parler, et c'est votre meilleur outil de sécurité.
La honte. « Tu ne fais rien d'autre que fixer ce truc » rend un enfant défensif, pas réfléchi. Parlez du plan et des règles, pas de son caractère.
Croire qu'une classification par âge garantit un chat sûr. La classification d'un jeu (PEGI, par exemple) décrit son contenu, pas les personnes avec qui votre enfant peut parler à l'intérieur. Beaucoup de jeux classés pour les jeunes enfants ont un chat ouvert aux inconnus. Vérifiez les réglages vous-même.
Quand demander de l'aide
La plupart des difficultés liées aux écrans à cet âge s'apaisent avec un plan clair appliqué de façon constante pendant quelques semaines. Parlez-en à votre pédiatre, à votre médecin traitant ou à un psychologue pour enfants si :
- l'usage des écrans empiète sur le sommeil, le travail scolaire, les amitiés ou les activités que votre enfant aimait, et que des règles constantes n'y ont rien changé ;
- votre enfant manifeste une détresse extrême, de l'agressivité ou des menaces quand des limites sont posées, bien au-delà d'une protestation ordinaire ;
- vous observez des cachotteries autour des appareils en même temps qu'un changement d'humeur, un repli sur soi ou des troubles du sommeil ;
- votre enfant reçoit des messages d'un inconnu, se voit demander des photos ou des informations personnelles, ou voit des contenus qui l'effraient. Signalez-le à la plateforme et, en cas de menaces ou de demandes d'images, à la police ;
- vous soupçonnez du harcèlement en ligne : votre enfant est bouleversé après avoir utilisé un appareil, évite certains jeux ou groupes, ou a des messages qu'il refuse de vous montrer. Impliquez aussi l'école.
Sources
- American Academy of Pediatrics, « Media Use in School-Aged Children and Adolescents » (déclaration de principe, Pediatrics, 2016)
- American Academy of Pediatrics / HealthyChildren.org, « Family Media Plan »
- Organisation mondiale de la Santé, « Lignes directrices sur l'activité physique et la sédentarité » (2020)
- American Academy of Sleep Medicine, « Recommended Amount of Sleep for Pediatric Populations: A Consensus Statement of the American Academy of Sleep Medicine » (Journal of Clinical Sleep Medicine, 2016)